
Mosquée Sidi Jmour
- Habib ouja
- 13 juin
- 3 min de lecture
Située sur la côte ouest de l’île de Djerba, sur un promontoire à vocation défensive, la mosquée de Sidi Jmour était à l’origine une petite chambre de guet avant d’être transformée en oratoire. On y ajouta ensuite un espace voûté qui devint un lieu de pèlerinage où les visiteurs viennent chercher la bénédiction et allumer des bougies. À proximité se trouve une vaste citerne qui accueillait les foules lors des veillées festives, et, en face, une cour traditionnelle (houch) qui semble avoir été construite plus tard.
La plupart des récits oraux font remonter la fondation de la mosquée au XVIᵉ siècle, faute de sources écrites. L’origine de son nom demeure toutefois controversée : certains l’attribuent à un saint local dont le nom aurait été déformé avec le temps ; d’autres y voient un lien avec une personnalité non arabe ou chrétienne ; d’autres encore l’expliquent par le terme architectural " jamour ", désignant les boules décoratives qui surmontent coupoles et minarets ، une interprétation qui paraît la plus plausible.
Aujourd’hui, la mosquée fait face à une dégradation accélérée due aux éléments naturels et au retard des travaux de restauration. Les réparations récentes n’ont pas réussi à la protéger des effets du temps et de la mer. Malgré cela, le lieu reste associé à des pratiques collectives profondément ancrées dans la mémoire populaire : les visites pouvaient durer plusieurs jours, rythmées par des banquets préparés dans le grand "qazan"(grande marmite) par les meilleurs cuisiniers, et par des veillées animées par les familles et la troupe des "taballa"(groupe de musiciens) jusqu’à l’aube.
La mosquée a aussi constitué un espace préservé face au tourisme balnéaire de la côte est : elle servait de refuge aux familles d’Ajim, de Mellita et de Houmt Souk, dans un contexte de rejet local de la nudité et de certains comportements importés avec les touristes.
Parmi les traditions les plus marquantes figure la visite des habitants de " Houmet El Jawameâ ". Elle n’est pas annuelle : elle est liée à des événements importants dans les familles, sous forme de « "waâda" (vœu) formulée par le chef de famille, qui convie parents et voisins. Comme les familles du quartier sont unies par des liens de parenté et d’alliance, la visite finit par devenir un événement collectif impliquant toute la "houma".
Les préparatifs commencent par la collecte, à l’avance, de contributions financières dans les boutiques de *nsiza*, les cafés et les cours, selon le nombre de participants, afin d’acheter les bêtes à sacrifier et les provisions nécessaires à la cuisine. La visite débute le jeudi soir : hommes et femmes capables marchent à pied en conduisant les chèvres, tandis que les personnes âgées et les enfants sont transportés sur la "karriṭa" avec les vivres et la literie. Elle s’achève le dimanche.
Durant ces jours et ces nuits, on organise diverses fêtes et compétitions : courses de vélos pour les jeunes, reconstitutions de scènes de mariage, ou encore paris entre hommes autour du soulèvement d’un canon abandonné sur la plage. M. Abdelhamid Garouz témoigne que peu d’hommes du quartier en étaient capables, et que seuls deux noms sont restés célèbres : Abdelmajid et El Azhar Berrajah (que Dieu ait leurs âmes).
Un autre rituel connu est la visite dite "El Khams", liée aux habitants de Mellita : elle dure cinq jours et cinq nuits, durant lesquels les familles se réunissent pour cuisiner, veiller, se baigner. Plus tard, cette visite s’est transformée en festival officiel, conservant les mêmes composantes sous le nom de "Festival de Sidi Jmour ", mais il n’a pas duré longtemps.
Sidi Jmour s’est distingué d’autres plages comme El Hachani ou Sidi Zayed par plusieurs caractéristiques : l’éloignement des zones habitées et touristiques, la sécurité, et la facilité de baignade malgré l’abondance des algues. Ces particularités ont renforcé sa place comme destination privilégiée des familles, que ce soit dans le cadre des rituels collectifs ou lors d’occasions privées comme les mariages, où le marié sortait avec ses amis (les "arrassa" chez les habitants de Houmet El Jawameâ) vers la mer après le hammam et le café.
La mosquée demeure aujourd’hui dans une situation fragile : les signes de dégradation s’aggravent, tandis que les promesses répétées de restauration ne se sont pas traduites par des mesures efficaces. Elle a besoin d’une intervention sérieuse pour préserver sa valeur historique et sociale.



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